LES HAINES
VATICANES, DE LA SERBIE À LA YOUGOSLAVIE,
1878-1941
Deux événements ont, aux bornes de la
décennie, signalé le vif intérêt de l’Église
de Rome pour la Yougoslavie ou ses
constituants: la reconnaissance en décembre
1991 par l’ensemble Allemagne-Vatican ? contre
l’avis des autres puissances, États-Unis, pays
de l’Union européenne et Russie ? de
l'indépendance de la Slovénie et de la
Croatie; la béatification en octobre 1998 du
cardinal-archevêque de Zagreb Stepinac. Ces
actes diplomatiques renvoient à la vieille
histoire germanique et, plus récemment,
américaine aussi, des rapports entre la Curie
et les Serbes. On connaît mal ici, surtout
après des années de propagande contre le
monstre bolchevique et « grand serbe »
Milosevic, comparé à Hitler sur les affiches
d’une ONG pendant la guerre en
Bosnie-Herzégovine, l'histoire de ce jeune
État né en 1918 de la victoire française et de
la défaite des « Empires centraux ». Le
scrupuleux ouvrage du catholique Carlo Falconi
consacré en 1965 aux silences de Pie XII
notamment sur les atrocités croates pendant la
Deuxième Guerre mondiale ne saisissait « les
premières fêlures dans la situation » de la
Yougoslavie qu'à « la fin de 1940 ». Or, cet
État créé autour de la Serbie par la France en
quête d'alliances orientales de revers contre
le Reich hanté par la revanche fut disloqué
bien avant de succomber à ses agresseurs
d’avril 1941.
La Serbie fut depuis son accession, au Congrès
de Berlin de 1878, à l'indépendance formelle
(du joug ottoman), au terme de guerres
balkaniques conduites avec l'aide de la Russie
(quelles que fussent en l'espèce les ambitions
propres de la « protectrice des Slaves »),
l'alliée des puissances anti-allemandes,
Russie tsariste et France républicaine, pour
des raisons de sécurité. Ce petit pays aux
solides traditions militaires était en effet
la bête noire des Empires centraux, dont il
entravait la « marche vers l'Est » (Drang nach
Osten bulgare, roumain, russe) et le Sud
(adriatique et ottoman). Cette nation slave
orthodoxe gênait Vienne aussi en raison de
l'attirance qu'elle exerçait sur les Slaves du
Sud (« Yougoslaves ») dominés par l’Empire
vermoulu. Domination ancienne sur les Croates
de Croatie et de Dalmatie et sur les Slovènes;
plus récente sur la Bosnie-Herzégovine, qui,
peuplée de Slaves convertis à l'Islam depuis
la conquête ottomane (les propriétaires
fonciers, collaborateurs de l’occupant) et
d’orthodoxes (la masse paysanne serbe), fut
occupée depuis 1878 puis annexée en 1908 par
l'Autriche comme base militaire contre la
Serbie, dans des conditions qui firent croire
au déclenchement du conflit général (esquivé
alors par le recul russe).
Les Slaves catholiques concernés (Croates,
Dalmates, Slovènes), quoique parfois rétifs,
étaient un atout précieux dans les mains de
l'État et l'Église autrichiens. Cette
dernière, par le truchement d’un bas clergé
discipliné, maintenait, contre les Slaves
orthodoxes l’obéissance et la cohésion
politique d’une marqueterie de populations ?
donnée objective qui lui facilita la tâche. Le
« régime quasi féodal » de François-Joseph,
qui, monté sur le trône après la répression de
la Révolution de 1848, y demeura jusqu'à sa
mort en 1916, « gavait » donc les prélats,
autrichiens et hongrois dans des zones
ethniques slaves, qu’il avait dotés par le «
concordat » de 1855 d’énormes privilèges
politiques et financiers (la « propriété
ecclésiastique » échappa au bouleversement du
régime foncier de 1848). Le Vatican, tuteur de
cet « épiscopat d’Ancien Régime », tirait de «
l’empire apostolique et romain » des Habsbourg
l’essentiel de ses revenus avant 1914. C'est
pour ses objectifs propres d'expansion que
l'impérialisme allemand sembla s'aligner sur
la Monarchie dualiste déchaînée contre la
Serbie. Il recueillerait l’héritage du Drang
nach Osten de l’empire mourant: « la vache
autrichienne s'avance à travers les riches
pâturages des Balkans afin que l'Allemagne la
mange lorsqu'elle sera grasse », annonça
Bismarck en 1886. Le chancelier avait commencé
par prussianiser le nouveau Reich en
combattant, par le Kulturkampf (1872-1875),
non pas le catholicisme mais le péril
politique de l'ultramontanisme autrichien
hégémonique en Bavière (autrichienne jusqu’en
1815). Puis il fit sa paix avec deux alliés de
poids: son catholicisme, dominant au Sud et à
l'Ouest du Reich, tout acquis à l’expansion
allemande en Europe et outre-mer, et richement
doté à cet effet par l'État luthérien; le
Vatican, aussi empressé envers ce dernier
qu'il haïssait la « fille aînée de l'Église »
spoliatrice depuis la Révolution française des
biens du haut clergé: ainsi aida-t-il d’emblée
le Reich à rallier l'Alsace-Lorraine
catholique arrachée par les armes en 1870-71,
tradition respectée lors du changement de
mains de 1918.
Depuis la rupture du Vatican dans les années
1860 avec l'Italie réunifiée (au détriment des
« États pontificaux », de l'Autriche,
occupante du Nord, et des Bourbons du Sud,
alliés des Habsbourg), ses liens avec la
dynastie autrichienne s’étaient encore
resserrés. Sa réconciliation avec le Reich
acheva le Bloc politique, idéologique et
militaire, de la Duplice austro-allemande
(1879). L'Italie, alors ennemie, fut aussi
impliquée dès l'origine dans la question
yougoslave, par son expansion en Dalmatie. Or,
les Empires centraux, dont elle était l’alliée
formelle depuis la signature de la Triplice en
1882, ne pouvaient, et pour cause, rien lui
promettre dans cette sphère privilégiée des
rivalités de Vienne et Rome. En 1914,
l’affrontement général éclata dans ce condensé
des conflits inter impérialistes, où les
guerres balkaniques venaient d’assurer à la
dynastie serbe des Karageorgevitch des gains
territoriaux insupportables aux Empires
centraux. C’est d'ailleurs pour préparer la «
catholicisation » des zones conquises en
1912-1913, peuplées d’« Allemands, Hongrois et
Croates, Serbes de Raguse », puis d’Albanais,
à la suite de « la conquête de la Vieille
Serbie » (nom occidental du Kosovo), que le
Vatican concocta avec Vienne un « concordat »
serbe. Il fut signé le 23 juin 1914, à la
veille de l’assaut contre la Serbie, la Curie
étant sûre que ce « pays [serait] rayé de la
carte de demain » (formule de Gasparri,
secrétaire d'état du pape suivant, Benoît XV,
intronisé en août 1914). Le Vatican s’était
engagé corps et biens envers la Duplice. « Le
pape et la Curie », câbla le comte Pàllfy,
chargé d'affaires autrichien au Vatican, après
un entretien le 29 juillet 1914 avec Pie X et
son Secrétaire d’État Merry del Val,
soutiendraient à fond l'Autriche, « l'État
catholique par excellence, le plus puissant
rempart de la religion », appuyée par le
Reich, contre la Serbie « qu'ils considèrent
comme un mal qui ronge et pénètre la monarchie
jusqu'à la moelle et qui finira par la
désagréger ».
Le but de guerre des deux Empires coalisés ?
liquider la Serbie (comme la Russie) ? ne fut
abandonné ni pendant ni après le conflit, mais
leur défaite le compromit momentanément. C'est
d’elle que naquit le « Royaume des Serbes,
Croates et Slovènes » inscrit, comme tous les
« États successeurs », dans les Traités de
1919-1920. Que pouvait désormais contre ce
nouvel État yougoslave l'ancien État tuteur
des Slaves du Sud balayé par la tourmente de
1918? La liquidation politique des Habsbourg
n’anéantit cependant pas les piliers
socio-économiques de l'ancienne
Autriche-Hongrie. Les deux moignons qui firent
place à l’empire, dirigés par eux, seraient le
supplétif de la puissance allemande à la fois
vaincue et préservée, malgré les pertes
consécutives à sa défaite. Ce Reich intact, du
point de vue de ses couches dirigeantes et de
son État (malgré les apparences de novembre
1918), devint le légataire universel de
l'Empire mort. Le Vatican lui reconnut dès
1918 cette qualité en tous lieux: dans les
colonies perdues, dans les territoires de l’«
Altreich », « provisoirement occupés par les
Alliés », dans les « États successeurs » de
l'Empire disparu et dans tous les États voués
à l'expansion allemande, des États Baltes à
l'Ukraine en passant par la Pologne. Berlin
s'était montré généreux le Vatican,
irremplaçable pour la conquête des âmes et la
valeur de ses renseignements: les seuls «
fonds Erzberger », évalués à 18 millions de
marks de mars 1915 à juin 1918, continuèrent à
être versés même pendant la fausse révolution
allemande, avec l'accord du SPD. Ils
assuraient désormais l’essentiel des finances
du Saint-Siège, avant que la « carte
américaine » n’ajoutât, dès la fin du conflit,
un gros matelas.
Le Vatican s'était affiché d'emblée comme
l'ennemi juré des Traités, Versailles en tête,
donc des États issus ou agrandis des
dépouilles des Empires centraux. Il refusa
jusqu'au seuil du conflit général suivant de
reconnaître les frontières de l'Europe de
1919-1920. Il ne s'exécuta que du bout des
lèvres, pour des raisons purement tactiques,
en accord explicite avec l'Axe en gestation, à
l'heure de la mort annoncée des États honnis :
en juillet 1935, avec le faux « Concordat »
concédé par la Yougoslavie en pleine tourmente
après l'assassinat du roi Alexandre et du
ministre français des Affaires étrangères
Barthou, le 9 octobre 1934, à Marseille. Les
chefs des partis catholiques croates et
slovènes furent chargés d'en rendre la
réalisation impossible, tandis que le Vatican,
urbi et orbi, accablait les Serbes de la
responsabilité de sa non-ratification. Le cas
le plus caricatural est celui de la
Tchécoslovaquie, dont les limites des diocèses
furent adaptées aux frontières après longue
négociation avec le Reich et son épiscopat,
en... septembre-octobre 1937, du seul côté
hongrois, la question du diocèse « allemand »
de Breslau restant réservée. Elles furent
remaniées au bénéfice de Berlin, avec
publication de la carte moins d'un mois après
Munich, en octobre 1938.
Le Vatican, caution « canonique » de
l'illégitimité de l'Europe de 1919, avait en
outre seul la capacité de remettre à
l'Allemagne la clé du levier catholique dans
toutes les anciennes provinces
d'Autriche-Hongrie, dont celles agrégées à la
Serbie. Saint-Siège et Reich unirent donc
leurs efforts « catholiques » contre tous les
pays « ennemis »: la Yougoslavie faisait
partie du lot des « schismatiques »
(Tchécoslovaquie hussite, Roumanie orthodoxe,
Russie orthodoxe, aussi haïe du Pape, malgré
son amour de « l'Ordre » contre les désordres
polonais (1831, 1863) du temps des Tsars qu'à
l'ère bolchevik); les zones catholiques
n’étaient pas moins lorgnées : Pologne, Alsace
redevenue française poussée à «l'autonomie»,
cantons belges d'Eupen-Malmédy.
Ce tandem germano-vatican pouvait compter sur
d'autres alliés. Les dirigeants italiens,
germanophiles en tête, tel Nitti, très lié aux
banques allemandes qui avaient régi le
développement capitaliste italien depuis la
fin du XIXè siècle, se réconcilièrent dès 1918
avec le Vatican, pour des raisons intérieures
(contre le péril « révolutionnaire ») et
extérieures : l’Italie ne s’était,
tardivement, engagée dans le conflit que sur
la promesse formelle, via le traité secret de
Londres en avril 1915, de recevoir de
l'Entente la Dalmatie après la victoire. La
création de la Yougoslavie la lui arracha, la
plaçant dans le camp de la « révision » des
Traités. Pour mettre la main sur son but de
guerre, elle envisagea donc le changement
d'alliance, comme l'avaient espéré au tournant
de 1918 Mgr Pacelli, nonce dans le Reich, à
Munich depuis mai 1917 (futur Pie XII), le
comte von Brockdorff-Rantzau, ministre des
Affaires étrangères du Reich, et le chef du
Zentrum catholique Erzberger. Aveuglée par ses
appétits yougoslaves, elle croyait pouvoir
supplanter son vieux rival autrichien. Elle
fit ainsi l’un des choix qui la mèneraient à
l'Axe Rome-Berlin, officialisé en novembre
1936, dans l'espoir dérisoire que le Reich lui
cèderait d'autant plus volontiers une zone
d'expansion balkanique qu'elle l'aiderait à
annihiler ses ennemis jurés (Tchèques au
premier rang) ou à phagocyter ses alliés
présumés (Autriche en tête) d'Europe centrale.
Elle réfléchit longtemps aux conséquences
mortelles de l’adhésion à l'Anschluss ?
condition sine qua non de l'alliance avec le
Reich ? qui pulvériserait sa frontière Nord du
Brenner. Mussolini ne capitula qu’en juin
1936, entre sa conquête de l'Éthiopie et
l'attaque italo-allemande de l'Espagne du
Front Populaire, dans le cadre d’un marché
Éthiopie-Adriatique-Méditerranée (contre les
impérialismes français et britannique) pour
l'Italie, Europe centrale et orientale pour le
Reich. Les dés étaient pipés : l'Anschluss
n’ouvrait pas seulement à l'Allemagne l'Europe
centrale; il lui livrait la méridionale aussi.
La catholique Hongrie, « révisionniste »
acharnée du Traité de Trianon, lorgnait la
Croatie perdue, comme la Slovaquie devenue
tchécoslovaque et la Transylvanie désormais
roumaine. Ses comploteurs et sicaires laïcs
furent d'emblée couverts et financés par
l'amiral Horthy. Ce calviniste avait découvert
dans la victoire remportée contre
l'insurrection de Bela Kun en 1919 les vertus
intérieures et extérieures de trois atouts: le
cléricalisme catholique, l’antisémitisme (la
persécution et le numerus clausus débutèrent
ici avec la contre-révolution) et
l’antibolchevisme. Les prélats « gavés »,
conduits par le cardinal-primat de Hongrie (le
Slovaque Czernoch et ses successeurs), ne
cessèrent de tonner, avec la bénédiction du
Vatican, contre les nouvelles frontières et
les « États successeurs » voleurs de diocèses,
et d’annoncer la récupération imminente. Les
décideurs hongrois attachèrent leur char au
Reich avec bien plus d’ardeur qu'ils n’avaient
soutenu les Habsbourg, et ce même quand
Budapest passait (jusqu'aux années trente)
pour le satellite de l'Italie.
L'Autriche, naguère tutrice des Slovènes et
des Bosniaques, était vouée depuis le tournant
de 1918, et avec l'aval définitif de Benoît
XV, à l'Anschluss. Car si l'Italie hésita
longtemps, percevant la menace contre ses
régions du Nord, les plus prospères, le
Saint-Siège ne revint jamais sur la position
alors prise, en faveur de laquelle il mobilisa
toutes les forces catholiques. Le rôle des
Autrichiens, voués sous sa houlette à un
cléricalisme ultramontain unique dans
l'histoire du XXème siècle, « social-chrétien»
avant de basculer dans le nazisme, fut proche
de celui des Hongrois. Il se confond cependant
si intimement avec celui de Berlin qu’on peut
s’en tenir à l'étude du chef d’orchestre.
La Bulgarie, alliée de guerre des Empires
centraux dont l'orthodoxie suscitait donc
moins de scandales et de réprobations publics
du Vatican que ceux visant les autres États
schismatiques, ne rêvait que mise en pièces
des États successeurs.
La jeune Yougoslavie fut victime de ces
auxiliaires du Reich bien avant l'assaut final
d’avril 1941 auquel ils participèrent mêlés à
la Wehrmacht (moins l'Autriche, devenue «
marche de l’Est »). Les années vingt lui
avaient arraché des pans de Dalmatie remis à
l'Italie, finalement avec l'aval des
vainqueurs de 1918, France incluse: ces
territoires disputés furent pris en charge par
le haut clergé italien, que le Vatican y
installa avant qu’ils ne fussent
officiellement acquis à l'Italie (cas de
Rijeka-Fiume en mai 1920). Dans les années
trente, où l'Italie soumit Belgrade à une
tension permanente et à des crises aiguës, la
complicité du Vatican dans chacun des coups
portés fut relevée par tous les diplomates. La
chronique de cette guérilla destinée à dresser
contre l'État « serbe » les populations
catholiques, en veillant à ne pas s'aliéner
les Bosniaques musulmans indispensables au
démantèlement projeté, remplirait un livre :
l’Institut Saint-Jérôme de Rome, au cœur de
tous les scandales et tapages anti-serbes
depuis le tournant du XIXè siècle, centre
vital depuis 1945 du sauvetage des criminels
de guerre croates, y occupa une part éminente.
Le régime monarchiste serbe, qui établit en
janvier 1929 la dictature (sans que Paris
trouvât à y redire), répliqua à ces complots
répétés par une politique qui précipita sa
perte: la centralisation accrue exacerba le
mécontentement des populations minoritaires et
renforça les conjurés. Les concessions,
réelles, par ailleurs consenties aux forces
qui visaient non des améliorations au sein de
la Yougoslavie mais sa mort ne changèrent rien
à leurs projets « croates » et « slovènes »
nés dès 1918. Le roi Alexandre ne put, pour
des raisons socio-économiques de fond,
mobiliser les forces susceptibles de préserver
l'unité « yougoslave » : il crut que la curée
anti-bolchevique (qui mit en prison, comme
nombre de ses pareils, le Croate bolchevique
Josip Broz, dit Tito) séduirait aussi les
catholiques partisans de l’« ordre ». Ses
ennemis jurés l’étaient, mais voulaient
l’assurer hors du cadre « yougoslave ».
La Grande Crise des années trente donna à
cette conjuration, gérée de plus en plus
largement par Berlin et le Vatican,
l'efficacité ultime. L’amitié allemande servit
d'ailleurs le second, que son alignement sur
l'Italie en Dalmatie desservait auprès des
catholiques slaves. Haïssant la tutelle
italienne couverte par le Saint-Siège, Croates
et Slovènes ennemis des Serbes se déroberaient
si la destruction de la Yougoslavie devait
profiter à la seule Italie. C’est d'ailleurs
en raison de leur opposition à sa politique
italienne que le Vatican remplaça
systématiquement depuis 1920 les clercs
séculiers par des franciscains, vieil
instrument de l’expansion autrichienne ainsi
érigé en pivot d’une Église « fanatique »
d’Inquisition qui effarait les diplomates
français d’avant 1914. Le Reich put donc
accomplir ce que l'Italie détestée, occupante
de territoires slaves, était incapable
d'imposer aux « Yougoslaves » unis contre
elle. En compagnie de l’Autriche qu’il
contrôlait bien avant l’entrée de ses troupes
le 12 mars 1938 : étape cruciale de
l'Anschluss, l'accord secret « militaire,
politique et économique », conclu entre les 26
et 29 mars 1926 à Berlin, assura la fusion des
politiques extérieure et militaire. L’action
anti-yougoslave de Vienne, apparemment menée
en compagnie de Rome et Budapest, était
téléguidée par Berlin. Fort habilement,
l’Allemagne passa avec la Yougoslavie des
accords commerciaux renforcés pendant la
Crise, tandis que l’alliée française se
dérobait . Se déclarant dépourvu d'ambitions
politiques, Berlin s’offrit même le luxe de
critiquer les empiètements incessants de
l'Italie, séduisant ainsi tous les
Yougoslaves, Serbes inclus. À qui croit que
les affaires yougoslaves relèvent de la folie
nationaliste et de l'idéologie, rappelons que
la seule Slovénie représentait en 1929 42% de
la production industrielle et minière du pays.
Éric Rouleau a récemment rappelé que l’intérêt
métallurgique du Kosovo, « fournisseur majeur
de l’Europe en plomb et en zinc, avant les
crises et les guerres des années 90 »,
producteur de « 100% du nickel, 50% de la
magnésite » et de maint autre minerai du pays,
n’est pas moindre ...
L'action conduite par Berlin avec Pacelli,
nonce jusqu'en décembre 1929, secrétaire
d'État depuis janvier 1930, montrait pourtant
un intérêt aigu pour les Balkans yougoslaves:
ce germanophile impénitent certes, mais aussi
porte-parole de la politique allemande de son
chef depuis le règne de Pie X, confia en
décembre 1930 la charge des « minorités
allemandes catholiques [vivant] en Europe
orientale et hors d'Europe » à Mgr Berning,
évêque d'Osnabrück (Basse-Saxe), un des chefs
de file nazis de l'épiscopat allemand (après
lui avoir remis en 1924 celle des «
catholiques allemands en Galicie» (Pologne),
et en 1926 au puissant archevêque de Cologne,
Mgr Schulte, chef du combat contre l'occupant
français, celle des « catholiques allemands
d’Europe occidentale »). La Yougoslavie, où
vivaient 450.000 Allemands, subit ce zèle «
religieux » comme les autres pays voués à la
conquête. Les deux seuls évêques à s'être
émus, en 1933-34, de ces ingérences
étrangères, désormais à grande échelle,
violant le droit canon, furent réprimandés par
le Vatican : Pacelli, devenu (en 1939) Pie
XII, n'ayant rien oublié, contraignit l'un
d'entre eux, Mgr Aksamovic, évêque de Djakovo,
à la démission en livrant son diocèse à la
Hongrie, quand les occupants se partagèrent en
1941 les dépouilles yougoslaves. La comédie du
non-intérêt allemand demeura à l'ère
hitlérienne jouée par les mêmes larrons. En
mai 1934, Röhm confia à des compères
autrichiens : « d'ici peu la Dalmatie sera la
Riviera allemande ».
Dans le crime du 9 octobre 1934 contre
Alexandre de Yougoslavie et Louis Barthou,
fugace symbole d'une politique française à
nouveau tournée vers l’alliance de revers à
l'Est, URSS incluse, toute l'Europe informée
vit le signe de l’imminence du conflit
général. Certes était engagée la
responsabilité de l'Italie et de la Hongrie,
terres d'asile et d'armement des Oustachis
croates d'Ante Pavelic, qui avaient délégué au
forfait un meurtrier macédonien; mais on
accordait crédit à la thèse soviétique « d'une
action secrète de l'Allemagne qui, incapable
de faire la guerre, susciterait des troubles
et des actes de terrorisme dans toute l'Europe
». Berlin voulait ainsi tuer dans l’œuf la «
politique [française] à l'Est », seule
garantie, admettait l'officier nationaliste et
antibolchevique de Gaulle, contre l’assaut à
nouveau attendu sur deux fronts. L'«
apaisement » triompha tant à Londres qu'à
Paris dans la période qui suivit, tuant le
projet d’alliance militaire avec l'URSS qui
compléterait la Petite Entente orientale
(Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie). En
signant le 2 mai 1935 le traité avec Moscou,
le successeur de Barthou, Laval, partisan des
concessions à l'Italie et à l'Allemagne, ne
fit qu’un « petit pas » tactique. Il
répugnait, au contraire de Barthou, à accorder
aux « Russes » ce qu’ils réclamaient « comme
naguère ? une vraie alliance, assortie d'une
convention militaire » (J.-B. Duroselle).
Cet « Apaisement », dont on ne soulignera
jamais assez les profondes racines
socio-économiques, antérieures aux frayeurs de
mai-juin 1936, favorisa le vieux projet du
Reich «de faire la guerre». La haine avivée
des classes dirigeantes contre la population
exaspérée par la crise ne visait pas seulement
la France ouvrière de 1936. La monarchie
serbe, aussi bien informée que les autres
décideurs d'Europe, se laissa également
séduire par les sirènes allemandes. Un
refrain, si plaisant alors que la crise
aiguisait le mécontentement social, précéda
l'assaut contre tous les pays voués à la
conquête: la bonne Allemagne hitlérienne ne
songeait qu'à protéger l’Europe entière de
l'abominable peste rouge. L'État yougoslave
manifesta à ses ennemis mortels l’indulgence
qu’il refusait à son mouvement
révolutionnaire, traqué et réduit à la
clandestinité (qui fit changer Broz de nom),
ce qui ne lui valut pas une once de
reconnaissance de ses coalisés de
l'extrême-droite catholique. Il ne se montra
pas aussi ferme contre ces derniers, bénis par
le Vatican et les prélats « yougoslaves », et
armés par ses ennemis, Berlin en tête, qui
finançait, ouvertement dès 1933-1934, les
activités anti-serbes et antisémites
oustachies.
Le travail de fourmi de la hiérarchie
catholique fit le reste. Du côté dalmate,
l'Italie s'était taillé la part du lion. Dans
toutes les autres zones catholiques, les
années trente consacrèrent le triomphe du
Reich. Signalons parmi ces prélats Joannes
Saric, chef de «la droite irréductible», à la
longue carrière vouée à la destruction de
l’État serbe. Le Vatican le nomma en 1920
évêque de Sarajevo, déclaration de guerre
contre le jeune État: comme son prédécesseur
Stadler, spécialiste de la conversion forcée
des Serbes et Musulmans et de l’enrichissement
rapide, il était l'« ennemi acharné des Serbes
à l'époque de l'ancienne Monarchie,
l'instrument en Bosnie de la Cour de Vienne
[qui] dressait les catholiques et les
musulmans contre les orthodoxes». Député au
Sabor de Bosnie avant 1914, il poursuivit sa
croisade anti-serbe pendant la guerre. Devenu
évêque contre le vœu de Belgrade, il
s'autoproclama « chef des Croates et des
Slovènes » contre les Serbes, avec l'entière
complicité du Vatican : Pie XI recevait
solennellement à toute occasion ses « chers
Croates martyrs », tandis que ses nonces
mettaient les régions catholiques en feu.
Appuyé sur son journal Istina au « ton
extrêmement violent » et sur l’« Action
catholique », école de guerre civile créée par
Pie XI et imposée à tous les pays, Saric
pratiquait la provocation permanente, en
compagnie de Rome dès les années vingt, mais
aussi de Berlin : il fréquentait avant 1933 le
Collegium Germanicum romain, présenté plus
loin. Lié à la sécession de Macek et membre
des oustachis d’Ante Pavelic depuis 1934 au
plus tard, il rêvait de «devenir le chef
spirituel des Croates afin d'être plus tard
leur chef politique».
Il dut cependant céder le pas au récent héros
des promotions pontificales, Aloïs Stepinac,
jeune clerc croate dont la Curie assura la
promotion fulgurante. Fils d'un gros
propriétaire foncier né en 1898 près de
Zagreb, Stepinac fut lié au séparatisme croate
avant que l’État yougoslave ne fût
officiellement constitué. Prisonnier de guerre
austro-hongrois sur le front italien, il mima
le ralliement au « comité yougoslave (...)
pour se faire engager dans le camp des
officiers serbes » en Italie puis sur le front
de Salonique, et y espionner l'ennemi. En
1924, ce chef des jeunesses catholiques,
porteur au congrès international de Brno de
1922 « le grand drapeau croate à la tête d'une
délégation croate », protégé des jésuites,
entra pour sept ans au Germanicum. Cet
institut allemand de Rome, repaire du
pangermanisme tôt basculé vers le nazisme, et
cet ordre comptaient parmi les exécutants des
plans d’Anschluss et de la reconquête «
catholique » de l’Est européen. Moins d’un an
après la prêtrise (octobre 1930), Stepinac,
docteur en théologie de la Grégorienne
(juillet 1931), devint maître de cérémonies de
l’archevêque allemand de Zagreb, Bauer, puis
en mai 1934 son coadjuteur avec droit de
succession. Oustachi comme Saric, Stepinac
anima en 1935 la guérilla préélectorale,
déchaînant peu après l’attentat réussi de
Marseille la colère paysanne contre Belgrade.
À la mort de Bauer en décembre 1937, Pacelli,
artisan de son ascension, préféra ce jeune
agent du Reich à Saric, au passé trop «
italien ». Il dirigeait donc désormais la
sécession bénie lors de pèlerinages tapageurs
par Pie XI puis Pie XII promettant à la « gens
croatica » (« nation croate ») torturée par
les Serbes la « libération » prochaine. «
Gouverneur de Zagreb » depuis 1939, où l’État
yougoslave concéda l’autonomie à la Croatie,
il y représentait « l’influence hitlérienne »
(F. Charles-Roux, ambassadeur au Vatican de
1932 à 1940). Début 1940, il exulta devant le
consul de France à Zagreb sur l’imminence de
la destruction de la Yougoslavie. L’invasion
de l’Axe et la fondation de « l’État
indépendant de Croatie » de Pavelic en avril
1941 réalisèrent ses vœux.
DE LA
DEUXIÈME GUERRE MONDIALE À L’APRÈS-GUERRE
AMÉRICANO-ALLEMAND
Le bas clergé séculier, qui avait parfois
renâclé devant la guérilla anti-yougoslave de
son épiscopat organisée par le Vatican, avait
été, en cas de besoin, remplacé par des
réguliers franciscains, plus dociles devant
les ambitions déclarées des éléments
germaniques, magyars ou italiens.
Bénéficiaires de cette politique de
«dénationalisation» (Louis Canet, conseiller
aux Affaires religieuses du Quai d'Orsay de
1920 à 1946) les Franciscains «croates», aussi
violemment anti-italiens qu’anti-serbes et
antisémites, constituaient en 1939 non
seulement 80% des réguliers, mais un tiers des
prêtres de Yougoslavie. Ce corps fanatique
s’illustra dans le massacre des juifs, serbes,
tsiganes, slovènes, qui érigea l’État
satellite de Pavelic en champion de l’«
épuration ethnique » (origine historique de
l’expression), sans oublier de liquider les
dissidents croates. Leurs chefs, que nous
bornerons aux deux prélats déjà présentés,
menèrent la danse des horreurs de l'ère
allemande, connues d'emblée et couvertes
jusqu'à leur terme par le Vatican. Saric
s'illustra entre 1941 et 1945 « comme le
“bourreau” des Serbes, tant en Croatie qu'en
Bosnie-Herzégovine lors des sanglants
massacres perpétrés par les Oustachis »; il
pilla aussi les biens juifs et orthodoxes
(serbes) avec l’aval officiel du Saint-Siège.
Quant à Stepinac, la thèse de ses bontés pour
les martyrs répandue en France à l'occasion de
la béatification d’octobre 1998 est dépourvue
de tout fondement. Elle repose sur: 1° les
travaux de Stella Alexander, dont la seule
source originale, Katolicki List, journal de
l'archevêché, ne cite que des signes
d'adhésion au régime: tous les documents de
défense sont de seconde main ; 2° des
hagiographies romaines et fausses «
révélations » de Guerre froide de
l’Osservatore Romano sur lesquelles ironisa en
janvier 1951 l’ambassadeur Wladimir
d’Ormesson: « on peut s'étonner [que le
quotidien du Vatican] ne leur ait pas donné
plus tôt une large publicité ».
Les archives décrivent à l’inverse ce que
Falconi appelait en 1965, fonds de l’État
croate à l’appui, « un hideux mélange de
boucheries et de fêtes». Les franciscains y
participèrent à la masse, à la hache et au
poignard avec une ardeur parfois jugée
excessive par le maître allemand, soucieux du
caractère « ordonné » des tueries (Hilberg):
destruction des bâtiments des cultes « ennemis
», tortures, assassinats en masse de Serbes,
juifs et tsiganes, dans les villages (dont
celui de Glina en mai 1941: 2 000 morts dans
la nuit, hommes, femmes et enfants, pillés
ensuite) et les camps de concentration (tel
l’abominable camp de Jasenovac, ouvert dès mai
1941), lutte contre la résistance, etc.
Biddle, ministre américain auprès du
gouvernement yougoslave en exil, évaluait en
septembre 1942 les seuls « atroces massacres
de Serbes », poursuivis alors « avec frénésie
», à «600 000 hommes, femmes et enfants ». Les
archives oustachies furent lors de la déroute
regroupées dans le palais archiépiscopal de
Stepinac, extraordinaire signe de fusion de
l'Église et de l'État. Les titistes n’y
découvrirent en 1945 « aucun document
protestant contre les crimes commis en Croatie
par les Oustachis et les Allemands », mais
mainte photo de l’archevêque faisant en tous
lieux le salut oustachi (bras levé) auprès des
hauts fonctionnaires, et des textes : telle sa
circulaire du 28 avril 1941 aux évêques
glorifiant « l’État croate ressuscité » et «
le chef de l’État croate », et ordonnant un «
Te Deum solennel dans toutes les églises
paroissiales ». Stepinac, deuxième personnage
de l’État oustachi et membre de son «
Parlement », fut aussi l’exécutant du décret
du 3 mai 1941 de « conversion forcée » des
orthodoxes, intelligentsia exclue car
considérée comme irrécupérable: ce retour à «
l'Inquisition espagnole » donnait aux Serbes
non massacrés d'emblée le « choix » entre
adhésion immédiate au catholicisme et mort. Ce
texte non étatique mais vatican fut
contresigné par le cardinal français Tisserant
en tant que secrétaire de la Congrégation de
l’Orientale. « Contre son gré », précisa
Belgrade tout en le révélant en 1952, année où
Pie XII mit le pays en ébullition en nommant
Stepinac cardinal, dans un Livre Blanc sur les
relations Vatican-« État indépendant de
Croatie » puisé au « journal » de l’archevêque
et aux archives oustachies. Tisserant, censeur
sévère, en privé, du régime de Pavelic (le
Livre blanc fournit tous les détails),
confirma l’information au diplomate français
de Margerie. Comme Saric et bien d’autres,
Stepinac pilla aussi les biens juifs et
serbes, avec l’aval écrit (en latin) du
Saint-Siège, via son légat Marcone les 9
décembre 1941 et 23 décembre 1943 (et fut
convaincu en 1949 par les héritiers de Bauer
d’avoir détourné ses biens, estimés à «
plusieurs dizaines de millions de dinars »).
Les monastères-arsenaux des franciscains, dont
certains furent arrêtés armes à la main en
1945, recelaient depuis quelque temps trésors
et criminels de guerre en instance de départ.
C’est dans le couvent du Kaptol, à Zagreb
qu’on trouva au début 1946 le trésor oustachi,
contenant bijoux, or, dents en or scellées à
des mâchoires, bagues sur des doigts coupés,
etc., arrachés aux orthodoxes et juifs
assassinés; un PV d'emballage rédigé pour
chaque caisse attestait la présence de
fonctionnaires à chaque opération. L’Église
catholique yougoslave s'était « compromise à
tel point qu'il serait possible de dresser
contre elle un réquisitoire en n'invoquant que
des témoignages religieux »: des clercs
français en fournissaient encore de nouveaux
en 1947 à Guy Radenac, consul de France à
Zagreb. Stepinac y était resté, notamment pour
organiser la fuite des bourreaux, clercs ou
laïcs, sur mandat du Vatican, avec les fonds
alloués par les États-Unis à un recyclage jugé
utile à leurs intérêts dans la zone
adriatique. Zagreb fut un centre essentiel des
Rat Lines décrits par le renseignement
américain: 30 000 criminels croates, dont
Pavelic et Saric, s’échappèrent par la filière
du père Draganovic, secrétaire de Saric et
familier de guerre de Maglione (secrétaire
d'État mort en 1944), Montini (secrétaire aux
Affaires Ordinaires, futur Paul VI) et Pie
XII. Ils étaient regroupés par l'archevêché,
les couvents et autres institutions croates
(dont la Croix-Rouge) sous tutelle de
Stepinac; ils gagnaient ensuite l’Autriche, où
les accueillaient le haut-clergé autrichien et
la « mission pontificale » de Salzbourg; puis
Rome, étape fréquente avant le départ de
Gênes, aidés par la Curie, l'archevêque de
Gênes, « la police italienne » et des chefs de
la Démocratie chrétienne (tel De Gasperi).
Selon Radenac, « les milieux oustachis de
Zagreb » diffusaient encore en 1947 les
adresses connues des couvents accueillant les
fugitifs, bénéficiaires des bourses de
l’association « Pax romana »; lui-même en
connaissait « de source directe » maint cas.
En Yougoslavie même, l’association Caritas
finançait les secours aux familles d'émigrés
et aux oustachis restés actifs.
Derrière le masque d'une «guerre froide»
perçue pendant la guerre même, les grandes
questions du début du siècle continuèrent à se
poser après la défaite du Reich hitlérien, en
Yougoslavie comme dans le reste du Vieux
Continent. En apparence, le pays, à nouveau
hissé au rang des vainqueurs et reconstitué,
n'avait plus à craindre la coalition de ses
ennemis. L'Allemagne vaincue, démembrée et
occupée n'avait plus rien à dire sur la
question; ni l'Italie, rangée parmi ses
«satellites». En réalité, comme les Empires
centraux en 1918, les pays de l'Axe trouvèrent
des relais, au premier chef le Vatican. Pie
XII avait passé la guerre à soutenir l'Axe,
puis tenté des efforts désespérés, à partir de
Stalingrad, en faveur d’une solution de
rechange: il rechercha fébrilement depuis 1943
un retournement des fronts contre l'Armée
Rouge associant les Anglo-Saxons à l’Allemagne
« honorable », celle des généraux taxés
d'antinazisme pour les besoins de la cause et
autres élites disposées en 1943-44 à changer
de cheval. La tâche était triplement
impossible: ces anti-nazis présumés manquèrent
à l'appel jusqu'au bout (les modalités de
l’attentat de juillet 1944 contre Hitler le
montrent clairement); le rôle militaire
déterminant contre l'Axe de l'URSS la rendait
indispensable aux buts de guerre propres des
Alliés anglo-saxons; enfin, l’état d'esprit
des peuples occupés voua au néant les complots
visant à jeter contre les Soviets une
coalition des Allemands et de leurs satellites
avec les Alliés de l'Ouest, sous couvert de
sauver « la civilisation chrétienne » (dont
les intéressés venaient de tâter). Le Vatican
se mobilisa aussi fébrilement au service d’une
«paix séparée», manœuvre qui réussit en
Italie, au grand dam des Soviets, avec la
reddition des armées allemandes aux
Anglo-Saxons (via Allen Dulles, chef de l'OSS
en Suisse, frère de Foster et futur chef de la
CIA).
Les Américains, qui avaient eu besoin de
vaincre le Reich avec l'URSS se présentaient
aussi, comme après l'autre guerre et pour les
mêmes raisons, comme la seule carte à jouer
pour offrir au vaincu une «paix douce». Donnée
générale qui eut naturellement des
conséquences en Yougoslavie. Le Vatican, à
nouveau employé à sauver la «bonne et pauvre
Allemagne», trouva un allié dont le rôle
n’avait cessé de grandir au fil du conflit, et
qui attendait de sa nouvelle victoire le rôle
en Europe que la précédente ne lui avait pas
encore donné. L'alliance ambiguë mais décisive
entre États-Unis et Vatican, qui ne date pas
de 1945, mais de 1918, reposait sur des
stratégies européennes partiellement communes.
Elle passa par une organisation américaine
catholique intégriste née dans les années
1880, les «Chevaliers de Colomb». Émanation
des milieux «germano-américains» et assimilés
(irlando-américains, etc.) directement
intéressés au relèvement du Reich, ce
mouvement richissime finança aussi le Vatican
dans les années vingt pour favoriser
l'expansion américaine dans le Pacifique, via
les missions en Chine. Washington avait
également perçu, après les grands
bouleversements induits par la Grande Guerre
et menaçant à nouveau depuis la Crise,
l’importance de l'Église catholique pour
stabiliser le continent bouleversé. Roosevelt,
qui avait noué en novembre 1936 alliance avec
Pacelli, en voyage à Washington, contre «le
danger croissant du communisme», la réaffirma
solennellement en 1939, dans des déclarations
communes en faveur de la paix.
Le soutien marqué du Vatican à l'Axe pendant
la guerre suscita des conflits: ainsi lorsque
Pie XII rejeta obstinément depuis l'été 1942
la demande américaine d’une condamnation
publique des atrocités allemandes, désormais
notoires, contre les juifs, atrocités qu'il
présenta au délégué américain permanent,
Tittman, comme «exagérées» par les Alliés,
«pour des buts de propagande», et à propos
desquelles «il ne pouvait nommer les nazis
sans mentionner en même temps les bolcheviks».
Mais l'argent que les États-Unis versaient
massivement à la Curie leur valut des services
appréciables, ainsi en matière de
renseignement militaire, par le truchement
d'un héros du siècle, Mgr Spellman (futur
croisé des «faucons» de la guerre du
Viet-Nam). C'est du début des années trente
que date l'ascension politique de ce «jeune
prélat américain», ami personnel de Pacelli,
émissaire des «Chevaliers de Colomb» chargé de
gérer depuis 1925 à Rome même les fonds
octroyés à la Curie. Comme Pacelli
germanophile et antisoviétique militant, il
fut nommé en 1932 évêque auxiliaire de Boston
et en 1945 cardinal et archevêque de New York.
Symbole de l'ambiguïté du combat américain
contre l'Axe, ce maître-espion, qui dirigea
les services de renseignements
américano-vaticans pendant la guerre, fut
chargé juste après Stalingrad d'une mission en
Europe en vue du futur règlement du «problème
soviétique». Le renseignement fut après guerre
maintenu et complété : Spellman et son équipe
d’ecclésiastiques américains avaient dès la
guerre assuré l'aide aux «prisonniers de
guerre», puis aux «réfugiés» à l'Est de
l'Europe; leur mission d'espionnage
s’accompagna ensuite d’«action psychologique»
contre les nouveaux gouvernements alliés à
l'URSS.
Seul le Vatican, par le réseau dont il
disposait à Rome même et dans chaque pays
grâce au clergé, épiscopat allemand et
autrichien en tête, pouvait aider les
États-Unis (les Britanniques, et d'autres
encore, Français inclus) dans cette double
tâche, légitimée par la priorité de la
croisade anti-rouge. Elle avait commencé avant
la capitulation allemande, sous la houlette de
Mgr Hudal, nazi autrichien endurci dont
Pacelli avait fait la glorieuse carrière
romaine, pour sauver les plus grands criminels
de guerre, allemands, d’Eichmann à Barbie, de
Bormann à Brunner, et satellites, Oustachis en
tête, mission déjà présentée. Washington
soutint donc précocement la thèse vaticane
selon laquelle les clercs traduits devant les
tribunaux n’étaient que d’innocents
adversaires politiques que «les communistes»
avaient ainsi trouvé le moyen d’éliminer: dès
1945, Pie XII transforma Stepinac, demeuré sur
place, en martyr de Tito, mythe couvert par
Washington et à sa suite l’« Occident »
(pourtant sans illusion). Cette collaboration
clandestine le fut de moins en moins au fil de
la guerre froide. L'administration américaine
avoua dès 1947 combien elle appréciait «cette
source d'informations et ce moyen d'action sur
tous les pays de l'Est et du centre de
l'Europe que constituent les cadres du
catholicisme». Dans les années cinquante, la
diplomatie considérait les ecclésiastiques
américains du Vatican», toujours dirigés par
le «Richelieu du Texas» (Spellman) comme de
purs spécialistes du «renseignement. Truman,
qui, depuis son accession à la Présidence
(avril 1945), avait multiplié les effusions
avec Pie XII, bannit toute précaution pendant
la Guerre de Corée, exaltant en octobre 1951 «
l'importance du Vatican comme centre
d'informations, “autant dire d'espionnage” ».
Pour leurs motifs propres, économiques en
premier lieu malgré les apparences, comme
après la guerre précédente, les États-Unis
relevèrent l'Allemagne occidentale et
disculpèrent, en étroite collaboration avec le
Vatican, cet État où le retour au statu quo
n'avait épargné aucun secteur, économie,
justice, enseignement, monde politique, etc.
Il en alla de même en Italie où ils
procédèrent au replâtrage hâtif des élites
compromises jusqu'au bout avec le fascisme.
Sous la couverture désormais du combat
anti-rouge, ils reproduisirent la guerre à
peine achevée le mécanisme qui avait naguère
œuvré au démantèlement de la Yougoslavie.
Alors que les Anglais Churchill et Eden à
Moscou avaient en octobre 1944 reconnu
l’octroi de Trieste et Pola à la Yougoslavie,
Washington refusa, troupes à l’appui, Trieste
à Tito : cet abcès précoce des rapports entre
Alliés du guerre offrait un moyen de pression
sur l'URSS, sur la Yougoslavie, mais aussi sur
l'Italie. Car le régime de De Gasperi se
montra aussi revendicatif contre la
Yougoslavie sur cette zone de la Vénétie
julienne que du temps de Nitti et de
Mussolini; et, soutenu par le Vatican, il
clama ses bons droits d'«Occidental» à la
révision du Traité qui sanctionnait sa
défaite: le règlement américain de la question
en octobre 1953 rendit Trieste à l'Italie, à
la grande fureur (clandestine) du Quai d'Orsay
et à la grande joie de Pie XII, qui « se
réjouit des bonnes nouvelles de Trieste » en
réclamant pour l’Italie l’Istrie entière. Les
«ligues» du Nord présentent aujourd'hui des
revendications balkaniques que la Démocratie
chrétienne avançait ouvertement pendant la
Guerre froide. Washington pesa lourd à
Belgrade pendant les années de fâcherie avec
Moscou, mais l’inclinaison de Tito vers
l’Ouest ne sauva pas son pays des griffes du «
lobby Stepinac de Spellman » (expression de la
presse américaine en septembre 1951). L’action
sécessionniste conduite tant à l’intérieur
qu’à l’extérieur de la Yougoslavie par les
alliés du « lobby » ne connut jamais de pause
: le PC « sent parfaitement [l]e danger» qui
menace le pays, et il lutte contre le Vatican
tout s’efforçant de ne pas rompre avec
l’Église ? quadrature du cercle ? « car il y
a, dans la question catholique yougoslave,
assez de force explosive pour désagréger un
jour l'empire slave que Tito a recueilli de la
succession des Karageorges (sic) » (G. Heuman,
consul de France à Ljubljana, juin 1947). La
contribution des États-Unis à la dislocation
yougoslave va donc bien au-delà des
développements récents de leur vieille
politique pétrolière au Moyen-Orient musulman.
Quant au Reich, les années cinquante lui
rendirent, notamment par la voie
ecclésiastique, la place perdue en 1945 en
terre yougoslave. Le Vatican avait d'abord dû
jouer la carte américaine, nommant en 1946
nonce («visiteur apostolique») en Yougoslavie
après guerre l’Américain Hurley, de l’équipe
de renseignement de Spellman. Belgrade s’était
réjouie trop tôt d’échapper aux méfaits d'« un
Italien » : Mgr Hurley alluma l’incendie
pendant les premières années au bénéfice
apparent de Stepinac. Après quoi les
Yougoslaves eurent en 1950 effectivement droit
à « un Italien », chargé des mêmes missions,
Oddi. Puis vint au milieu de la décennie le
temps des Allemands : Tardini, secrétaire des
Affaires extraordinaires, expliqua en décembre
1954 au diplomate français Burin des Rosiers
qu’un Allemand conviendrait bien mieux qu’« un
Yougoslave », puisque « la majorité des
membres du clergé et des fidèles catholiques
yougoslaves parlent allemand ». Tout porte à
croire que les décennies suivantes ne
changèrent pas la donne.
Un point sur
les sources :
Mon travail sur la Yougoslavie s’est appuyé
sur la consultation des archives du Quai
d'Orsay portant sur tous les pays d'Europe et
sur les États-Unis (de 1890 à la fin des
années 1950) et des archives publiées par les
États, notamment les Foreign Relations of the
United States (FRUS), les Documents on British
Foreign Policy, 3d Series (1919-1939), les
Documents on German Policy (1933-1941)
(publication d’après-guerre des Alliés
anglo-saxons), les séries allemandes Die
grosse Politik der Europäischen Kabinette
1871-1914 et Akten zur deutschen auswärtigen
Politik, 1918-1945, consultables, en usuels, à
la Bibliothèque de Documentation
Internationale Contemporaine (BDIC) de
l'Université de Nanterre.
Le lecteur en trouvera la liste dans mon
article « Le Vatican et les buts de guerre
germaniques de 1914 à 1918 : le rêve d'une
Europe allemande », revue d'histoire moderne
et contemporaine, n° 42-44, octobre-décembre
1995, p. 517-555, et surtout mon ouvrage Le
Vatican, l'Europe et le Reich de la Première
Guerre mondiale à la Guerre froide
(1914-1955), Paris, Armand Colin, 1996 (tout
ce qui figure plus haut en provient, avec les
références). Ajouter à sa bibliographie Marco
Aurelio Rivelli, Le Génocide occulté, riche en
documents, Lausanne, L’âge d’homme, 1998;
Christopher Simpson, Blowback. America’s
recruitment of Nazis and its effects on the
Cold War, New York, Weidenfeld & Nicolson,
1988 (largement fondé sur les archives «
déclassifiées » de la CIA, essentiel sur le
sauvetage-recyclage des bourreaux), et John
Cooney, The American Pope. The life and times
of Francis Cardinal Spellman, New York, Times
Books, 1984.
La dernière biographie de Pie XII perçoit
l’intérêt porté par le Vatican aux Balkans,
entre le concordat de Serbie de 1914 et le
dépècement de 1941, mais situe mal la «
politique à l’Est » du Vatican en général et
la question yougoslave en particulier (John
Cornwell, Le pape et Hitler, Albin Michel,
Paris, 1999).
|